VISION DU CENTRE

L'automutilation

Se pincer, se brûler, s'égratigner, s'arracher les cheveux, que nous disent ces sévices auto-infligés sur les personnes qui se les imposent? Ce n'est qu'au début du vingtième siècle qu'on a véritablement tenté de documenter le phénomène. Ces gestes appartiennent désormais à la catégorie des auto-agressions et ce texte en deux parties sera consacré à l'une des sous-catégories de ce type de comportements : l'automutilation. Il s'agira tout d'abord d'un survol à travers lequel nous essayerons de définir le concept, de voir son évolution au fil du temps et, du coup, d'établir certaines différences entre la dynamique automutilatrice et la dynamique suicidaire.

Pour définir et classifier l'automutilation on s'est borné pendant longtemps à une définition selon laquelle il s'agissait globalement de comportements qui portent atteinte à l'intégrité du corps et qui peuvent [...] compromettre sa vitalité et son bon fonctionnement sans toutefois être la manifestation d'une intention suicidaire. Sans entrer dans les dédales des définitions de ce concept à travers le temps, il est cependant important de souligner qu'on a, peu à peu, mis l'accent sur certaines caractéristiques qui ont permis d'en peaufiner et d'en préciser la définition en permettant, du même coup, une meilleure appréciation des comportements que l'on souhaitait aborder. On a, par exemple, pris en compte l'intentionnalité des gestes posés et le fait que le comportement doit, non seulement être une réponse à une tension, mais avoir un effet libéra-teur à l'égard d'un malaise psychologique. On a aussi insisté sur la prohibition sociale du compor-tement tout en insistant sur l'absence de volonté (du moins au plan conscient) de se donner la mort. Par ailleurs, pendant longtemps, l'automutilation a été plus ou moins confondue avec les pathologies psychiatriques qui lui sont congruentes. Ainsi, ce type de passage à l'acte n'était considéré (la plupart du temps) qu'à la lumière d'une pathologie dont il n'était qu'un symptôme. On a, par exemple, bien documenté la comorbidité très marquée avec le trouble de la personnalité borderline.

Aujourd'hui, d'aucuns abordent l'automutilation comme un trouble spécifique. Celui-ci permettrait de modifier l'état de conscience et ainsi atténuer une douleur psychologique impossible à contenir. Quand on s'automutile, on cherche à ressentir ou, à l'inverse, à ne plus ressentir. Selon certains au-teurs, il est impératif de souligner l'absence d'intention suicidaire chez les sujets et selon leur perspective, l'automutilation protégerait même parfois du suicide puisqu'elle procure un apaise-ment. Signalons cependant que l'on observe que certains automutilateurs, après s'être imposés des sévices de manière répétée, finissent par se suici-der. C'est une dimension à ne pas négliger, car si on s'aperçoit que l'automutilation ne remplit plus son rôle à l'égard de la souffrance qu'elle devrait juguler : le risque suicidaire devient évident.

Et dans les faits, on s'est aperçu qu'il y aurait quelque part, un fossé entre suicide et automutila-tion : ce seraient deux dynamiques complètement distinctes. Ce sont des gestes qui, de prime abord, semblent apparentés, mais qui, en réalité, se mani-festent différemment. Il est ressorti de statistiques du gouvernement américain que l'une des mé-thodes les plus usuelles en cas d'automutilation est la phlébotomie*, mais que par ailleurs, seule-ment 1,4% des suicides complétés l'étaient de cette manière. Les suicidaires se blessent à la ju-gulaire ou à la carotide, les automutilateurs tou-chent surtout les bras. On a aussi observé que chez les automutilateurs, on retrouverait dans 70% des cas, une combinaison de divers types de blessures infligées tandis que dans le cas des ten-tatives de suicide, on est plus enclin à utiliser une seule méthode. On se rend compte aussi que l'automu¬tilation se présente de manière récur-rente puisqu'on estime, qu'en moyenne, on passe à l'acte entre 20 et 100 fois dans une vie. De plus, quand on considère les patients suivis en clinique de psychiatrie, on constate que de 50% à 78% auraient recours à plusieurs méthodes pour se blesser, dans la population en général le taux at-teindrait 20%. C'est une donnée importante dans la mesure où le nombre de méthodes combiné à la fréquence du passage à l'acte, pourrait indiquer le risque suicidaire.

Plusieurs auteurs relèvent aussi qu'il y a des ac-tions automutilatrices considérées comme nor-males et d'autres qui sont éminemment patholo-giques. Comme c'est précisé au début du texte, on en est venu à évaluer l'acceptation sociale à l'endroit du geste posé. Ceci a permis d'éliminer des actes d'automutilation dont la signification et la symbolique sont avérées (par exemple parce qu'ils appartiennent à des rites spirituels, appel-lent à l'ordre ou aident la guérison).

Certains auteurs évoquent une sorte de continuum pour classer et cataloguer certains comportements qui relèvent de l'auto-agression. On peut distin-guer quatre catégories avec, au bout du spectre, l'automutilation. Il y a, premièrement, les com-portements qui conduisent à des modifications corporelles comme les chirurgies esthétiques, les percings et les tatouages. Ils sont généralement acceptés socialement. Deuxièmement, les com-portements qui impliquent des blessures ou des dommages corporels comme le tabagisme, l'hyperphagie et certains régimes. Troisièmement, l'échec à prendre soin de soi c'est-à-dire le défaut de s'alimenter ou de consulter quand on le doit et le fait de se placer sciemment dans des situations périlleuses. Quatrièmement, l'automutilation pro-prement dite, ce qui signifie se cogner, se couper, se brûler, etc. Il y a une distinction entre la der-nière catégorie et les précédentes parce qu'on suppose (entre autres) une atteinte active de la part du sujet. Il est aussi intéressant de constater combien la dimension socioculturelle a un impact sur la définition même du concept et l'appréciation du comportement. En effet, on a au début des années 1980, questionné des profes-sionnels de la santé et 70 à 90 % d'entre eux per-cevaient les tatouages et les percings comme de l'automutilation. Par contre, dans les années 2000, avec l'engouement que l'on connaît pour les percings et les tatouages, il n'y a plus que 5% à 10 % des professionnels de la santé qui les défi-nissent comme des gestes automutilateurs. Notons au passage que c'est cohérent avec les nouveaux repères théoriques dans la mesure où ces compor-tements ne visent pas le soulagement d'une vive tension psychologique et qu'ils sont socialement acceptés. Dans un pareil ordre d'idées, ceux qui pensent que de se ronger les ongles constitue une automutilation, doivent s'interroger si le compor-tement répond aux critères que nous venons d'énoncer. Force est de constater que la réponse est négative.

Vous trouverez la suite de cet article dans notre prochain numéro. On tentera d'y établir certaines des causes et des circonstances associées aux gestes automutilateurs.

*Phlébotomie : incision dans une veine.

Référence: Corcos, Maurice, et Gicquel, Ludovic, Les automutilations à l'adolescence, Paris, Éditions Dunod, 2011, 294 pages.